Triomphe des douleurs

Une installation numérique, écran LCD désossé, structure bois et métal.

Production : Le Fresnoy Studio National des Arts Contemporains

2016





Le noir envahit doucement l’espace. Prodrome. Le corps fatigue. Le cœur s’agite. La tête se tourne. Neuf écrans sont disposés en arc de cercle et montés sur un dispositif à la carrure étrangement humaine. On y perçoit une scène du film Charade de Stanley Donan (la course haletante d’Audrey Hepburn poursuivie par Cary Grant dans le métro), un extrait d’une mi- nute à peine étiré sur neuf minutes dans l’espace. Sur chaque écran, c’est un même plan qui passe en boucle. Le spectateur est piégé dans l’engrenage temporel de ce fragment brisé. Aura. Une forme lumineuse apparaît. On croit entendre des coups de feu. La masse noire se fait boule d’angoisse. On entre en zone aveugle. Les troubles sensoriels se multiplient : une série de cinq led est placée derrière chaque écran afin d’éclairer - et donc nécessairement de masquer certaines aires. L’éclat commence à prendre le pas sur le film et nous déséquilibre. En isolant les champs et contre-champs de cette course-poursuite, Noé Grenier crée un dialogue de regards : les visages se croisent et restent en suspension. On entend le métro passer, encore et encore : le son est extrait du film mais retravaillé afin de construire différents motifs rythmiques. Ce wagon nous entraine sans bouger dans un voyage infernal. Un trip sous LCD. Céphalée. Tout s’intensifie. On zoome. Tout passe en noir et blanc. Plus de couleurs, Triomphe des douleurs. Pris dans une boucle obsessionnelle qui l’isole, le visiteur se coupe du réel. À force d’être répétée, l’image est saccagée et la frise est en crise. Post-drome. La déréliction était inévitable. Le bruit résonne encore. Et le noir envahit doucement l’espace.

Manon Klein















Une tête souffre, « mille maux » ou « le martyr » (cela se dit : mesure‐t‐on ce que ces expressions masquen ou mettent à nu de cette tenaille ou grenaille de douleur et d’oppression ?). Elle se réduit à rien – un crâne un vide, une boîte noire – pour soutenir l’afflux d’intensités, de visions, d’hallucinations qui se joue hors d’elle et la cisaille par lames successives ou blocs murant tous les accès vers l’on ne sait qu’elle sortie. Prise en étau, elle lutte néanmoins, avec ce qui lui reste comme moyens, comme ruses, comme stratégies limitées de détournement, cherchant le point d’accalmie à partir duquel une pensée pourrait retrouver ses droits – le pouvoir élémentaire de résister et d’opposer un non de pur recours à ce que Nietzsche, victime constante de migraines et de céphalalgies atterrantes, décrivait en ces termes : « (...) le genre de ma souffrance me force à penser à une mort subite, convulsive (encore que j’en préférerais une lente et lucide qui me permette de parler avec ses amis, dût‐elle être plus douloureuse)... » (Lettre à Gast, 11 septembre 1879, citée par Pierre Klossowski , « Nietzsche et le Cercle vicieux », éd. Mercure de France », p.41).

Noé Grenier n’ignore rien de cette migration sauvage de douleurs qu’est la migraine (le « mal de tête »). Il cherche seulement – et l’épreuve est considérable – non seulement à la réguler mais à en déjouer le cours en la désorientant, en la contraignant à suivre un plan autre, où les écrans (les opacités sans égard) laissent place aux étranges lumières et fragments de vision où l’intensité apparaît restreinte mais non livrée à un piège se révélant mortel, écrans dès lors déployant par leurs glissements des espaces de substitution où la chance d’un incroyable déplacement des règles reste encore actée. D’où l’impressionnant dispositif mis en oeuvre (chaque technique inventée correspond à une liberté de pensée gagnée sur la nuit, sur le tunnel coupé du jour), divisant et démultipliant le mouvement d’une poursuite (celle que « Charade » de Stanley Donen filme dans le métro parisien, aussi éperdue que vouée à l’incompréhension la plus répétée, instantanée et donc « damnée ») que rien ne semble devoir arrêter, mais qui se voit pourtant « dérouté ». Là où la hantise d’être suivi, poursuivi, traqué, chassé et pourchassé est vécu comme un segment sans fin que le seul saignement d’une « mort subite » aurait le pouvoir de suspendre, là, entre les mailles et les plans resserrés, réinsufflés, se donnent à vivre des respirations coupées où des souffles incontrôlables égrènent autrement les modalités de ce qu’il conviendrait d’appeler la survie. La migraine s’égrène, migre par mille conduits inaperçus et pourtant présents à chaque station de ce parcours a priori sans fin (comme l’est un cauchemar ou une charade).

Noé Grenier engrange les issues, en redistribue les grains et construit une arche à ciel ouvert qui, ses portes réouvertes après ce déluge, offrira de nouveau la vision d’un espace dégagé, non gagé par la peur mais par le bonheur d’une aube qui se lève dans le calme.

Daniel Dobbels (4 avril 2016)